Plantons le décor: début décembre, région périphérique de Suisse Romande.
Je suis de garde Smur (pour ceux qui n'ont pas tout suivi sur mon blog: je travaille aux soins Intensifs (=réa en France) comme infirmière spécialisée et j'ai le bip Smur sur moi quand je suis de garde, donc j'abandonne mon ou mes patient(s) à me collègues pour rejoindre ma petite voiture jaune et amener le médecin sur le site ) et c'est le premier jour de ma doctoresse ( concernant le "mon" et "ma" docteur/doctoresse, je vous renvoie à l'excellent article de DocAdrénaline JR & les croquettes, elle explique tout bien mieux que je ne pourrais le faire!).
On commence à travailler, chacune de notre côté, quand tout à coup "Bipbip-bipbip!" : le message sur le Bip nous dit "Inconscient sur accident, usine de biscuit, Villageagricole ". Course dans les couloirs de l'hôpital, nous nous retrouvons au vestiaire (charmant lieu pour faire connaissance, comme nous devons nous changer pour sortir nous échangeons prénoms et salutations en enfilant pantalons et chaussures de sécurité...)
Nous partons donc à une trentaine de kilomètres de notre base pour aller "sauver" une vie. Le médecin-chef en anesthésie est présent, il vient "coacher" Anna (la dite doctoresse, assistante interne en anesthésiologie) pour son premier jour.
En arrivant, spectacle un peu (mais pas trop ) navrant: le blessé respire tout seul, mais est insconscient. Il a probablement reçu une poutraison sur la tête. Intubé, ventilé (à la main, nous n'avons pas de respirateur de transport dans notre véhicule) il est transporté par l'hélicoptère pour le CHU le plus proche.
Dans l'équipage de l'hélico, hasard qui fait bien les choses, une ancienne assistante d'anesthésiologie de chez nous, qui est maintenant à la GrandeVilleUniversitaire , coachée par SuperMédecinChefDHélico.
Retour à l'hôpital, dans la voiture nous débriefons un peu, papotons un peu aussi (mais pas trop, médecin-chef est là...)
Quelques heures passent, nous sommes à nouveau appelées, puis annulées.
Fin de journée, à nouveau un appel pour VillageAgricole (si si si! le même qu'en début de journée!), pour inconsciente, ACR, massage par son époux. Même village, même équipage.
Argh... ça ne sent pas très bon... On arrive, les ambulanciers sont déjà sur place, ils ont juste eu le temps de poser les patchs de défibrillation avant notre arrivée.
Le relais-massage cardiaque a été pris par les ambulanciers, je prépare les médicaments d'urgence, les ordres fusent, le scope montre une fibrillation ventriculaire ( pour ceux qui n'ont pas l'habitude, c'est pas très bon comme rythme...), la patiente est choquée (non pas surprise, mais elle reçoit un choc électrique pour relancer son coeur), les médicaments sont passés, elle est intubée... toujours massée, reprise d'un rythme finalement... combien de temps est-elle restée sans être massée efficacement? difficile à estimer, mais probablement le temps que les ambulanciers arrivent, l'époux n'étant pas très à l'aise avec ces gestes, malgré le "coaching" en temps réel de la centrale du 144 (numéro d'urgences médicales en Suisse, les régulateurs du 144 sont formés à guider ceux qui les appellent dans les gestes de réanimation).
Voici donc pour la deuxième fois de la journée l'hélicoptère de la GrandeVilleUniversitaire qui arrive, le même équipage, les mêmes personnes en face, le même village... la patiente est transférée au CHU, mais ne survivra pas à son arrêt cardiaque, hélas.
Les mois passent. Anna a de moins en moins de coaching, à part quand les médecins-chefs ont envie de sortir de l'hôpital.
Nous faisons des sorties intéressantes, sordides, rigolotes... bref, nous apprenons à nous connaîte, à travailler ensemble, nous formons une chouette équipe avec les ambulanciers...
Puis, après 17 mois passés parmi nous, voici Anna qui entame ses dernières gardes dans l'hôpital. A la fin du mois, elle partira pour le CHU pour perfectionner ses connaissances en anesthésiologie. Elle espère pouvoir bientôt rejoindre l'équipage de l'hélicoptère.
Dernière nuit de garde, par hasard, avec moi à nouveau. La veille, nous parlions Methergin (médicament à donner en cas d'hémorragie post-partum, c'est à dire juste après l'accouchement), nous rigolions (jaune) avec les sages-femmes de l'hôpital en s'instruisant des protocoles à suivre en cas de problèmes sur accouchement.
Puis, alors que je contrôlais ma voiture jaune bien-aimée, j'entends le dialogue radio entre le 144 et SiropFruité 23 (nom de code (fictif) des ambulances de ma région):
144: "SiropFuité23, vous êtes où? répondez
SF23: "Nous approchons du site, pourquoi, répondez"
144: " Faites au plus vite un bilan et regardez s'il faut médicaliser, qu'on vous envoie un Smur au plus vite; répondez"
SF23:" Bien compris"
...
...
...
Les minutes passent, sachant que SiropFruité23, c'est mon secteur, je reste proche du vestiaire. Je sens qu'on va vite être appelées pour une sortie.
SF23:" A 144, les douleurs abdominales sont importantes, saignements abondants, demandons refort médicalisé"
Je saute dans ma tenue, je dégaine clefs de voiture, ouvre la porte du garage.
Anna est tout de suite là aussi, on entre les données dans le GPS et on est parties pour la PetiteVille.
Anna m'explique qu'elle discutait avec une sage-femme quand le bip a sonné, la sage-femme lui racontait le téléphone d'une femme enceinte de 21 semaines qui avait des douleurs importantes, qui saignait et qui était seule à domicile.
Je lui raconte ce que j'ai entendu du dialogue radio et, pendant les 10 mn du trajet, ma doctoresse a pris contact avec la sage-femme, qui lui donne conseils et attitude à avoir.
Quand nous arrivons, la dame est sur le point d'être mise dans l'ambulance, je prépare les médicaments de la délivrance, je sors la Methergin (éh oui, souvenirs de la veille) et nous partons pour l'hôpital... Malheureusement le bébé est arrivé, trop vite pour être viable.
Un peu groggies à l'arrivée, nous discutons du cas, du comment, du pourquoi... discussion vaine s'il en est, nous ne pouvions pas faire grand'chose...
Puis, nous nous resaurons un petit peu, un des médecins-chefs qui avait fait un apéro nous avait laissé biscuits, viande séchée et autres fromages.
Et voici que le bip retentit à nouveau!
"Dyspnée à MoyenneVille"
Bon, nous nous changeons, nous partons, et...
Rue piétonne du centre-ville, l'ambulance est là, un homme d'une soixantaine d'années dans icelle.
Cet homme passe de l'agressivité aux larmes, de la douleur à la colère.
Difficile de faire une anamnèse.
Mais il se plaint de douleurs subites à la poitrine. Il a une foetor OH (une odeur d'alcoolisation) très prononcé, mais en même temps, ses mots sont précis...
Mais en même temps il ne veut pas avoir de perfusion, puis il pleure et nous dit que c'est pas nos affaires s'il a bu un verre, voire plus...
Et oui, il fume, mais il nous em... avec nos questions, de toute façon, il est assez grand pour faire ce qu'il veut!
Nous négocions la pose de voie veineuse, ouf, c'est fait!
Ma doc me regarde et me demande de faire un ECG 12 pistes (un peu comme à l'hôpital, même s'il est de moins bonne qualité)... oh oh oh!
Des ondes de Pardee qui se manifestent, cet homme est en train de faire un infarctus!
Le tracé de l'ECG est photographié, envoyé au CHU, ma doc prend contact avec le cardiologue du centre hospitalier Universitaire et la décision est prise, il faut l'emmener au CHU.
J'ai le temps de sortir de ma trousse de médicaments le nécessaire et voici doc, patient et ambulanciers partis pour le CHU.
Moi je suis tranquillement, en respectant les règles de la circulation civile... ici, le Smur n'ouvre pas la route aux ambulances, il les suit... et accélère si besoin est...
Arrivée au CHU, je vois le patient pris en charge par l'équipe de cardiologie, ma doctoresse fatiguée...
et nous rentrons à moyenneVille...
Dure première journée, dernière nuit pas évidente... et entre deux, une collaboration efficace et sympathique.
Tu vas me manquer, Anna!
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