Partager l'article ! La nuit, tout est possible: Une nuit comme une autre aux Soins intensifs(= réanimation). Vu qu'on est un hôpital périphérique, on a aussi des ...
Une nuit comme une autre aux Soins intensifs(= réanimation). Vu qu'on est un hôpital périphérique, on a aussi des patients qui viennent pour surveillance post-tentamen (= après une tentative de suicide) ou pour dégrisement...
19h30: On commence les transmissions. Nuit qui s'annonce calme : 4 infirmiers, 4 patients. On répartit les patients en fonction des envies de chacun.
20h: premier tour de nuit, premier contact avec mon patient. Discussion sur son traitement, il sera transféré le lendemain pour une coronarographie (= examen des artères du coeur), il a fait un infarctus il y a deux jours. Pas de douleurs, pas de plaintes. Il est scopé (=relié à une machine qui transmet en continu son tracé cardiaque), tout est ok. Je regarde que tout est en ordre dans sa chambre: sources d'aspiration fonctionnelles, perfusion en cours, le débit est tel que prescrit, le scope est réglé assez finement pour que s'il y a un changement dans le tracé, je soie avertie de suite. Tout en vérifiant l'état de mon patient (j'ausculte les poumons, je regarde s'il n'a pas d'oedèmes aux jambes, sa peau, et s'il n'y a pas de soucis de transit...), je continue à discuter avec lui, on parle de l'examen de demain, de ce que ça peut impliquer, des suites... bref, comme j'ai le temps, que mes collègues ne sont pas débordés non plus, j'ai le temps de prendre du temps...
20h45: téléphone du médecin-assistant qui est aux Urgences: "On a une entrée pour vous, une femme de 45 ans, OH aigü (= fortement alcoolisée), très agitée".
Pfff... On se regarde entre collègue, pas très envie de prendre ce "cas". Finalement, vu que je suis de SMUR et donc susceptible de sortir à toute heure, je me dis que je vais prendre cette femme, ce n'est pas un "cas très lourd" et je pourrai facilement confier mes deux patients à mes collègues si je sors avec la voiture SMUR.
Je prépare les papiers, par précaution mes collègues préparent une seringue de Midazolam (en cas d'agitation due à l'alcool, ce médicament permet de calmer, voire de faire dormir le patient... et évite aussi au soignant de se faire agresser...) et des contentions. On ne sait jamais.
21h30: Ma collègue des Urgences arrive avec la patiente et le médecin. La patiente est installée en chambre, scopée. Ma collègue me fait le rapport, me dit qu'elle est agitée par moment, mais tout à fait polie et calme la plupart du temps. Le médecin me note les prescriptions, on discute un peu. C'est aussi assez calme aux Urgences en ce moment.
22h: depuis une demie-heure, la dame est agitée, veut à tout prix faire pipi, mais n'arrive pas à uriner dans le vase (=mot suisse pour dire "bassin" ). Elle crie, pleure...
22h15: nous sommes deux dans la chambre... impossible de la calmer... Je téléphone au médecin: "Salut, dis, à propos de Mme M. , elle est toute agité, n'a toujours pas uriné... je peux lui poser une sonde vésicale? si elle n'a pas de globe (=accumulation d'urine dans la vessie), je l'enlève rapidement.."
Hésitation au bout du fil (je la comprends, c'est un acte invasif et pas forcément sans risques d'infection), puis elle me dit "Vas-y, si ça ne la calme pas, on avisera".
Je prends ma collègue avec moi, elle m'aidera à rassurer la patiente et, aussi, à la maintenir le temps de poser la sonde. La dame pleure toujours, mais semble être rassurée par notre présence. La sonde est posée et, en effet, il y avait de quoi avoir mal! on borde la patiente, qui pleure toujours.
-"Madame, on vous borde et vous pourrez dormir après"
-"D'accord"
pleurs, cris, moins forts qu'avant...
-"Madame, chuuuttt... il vous faut dormir!"
-"Ah, d'accord..."
Elle s'est endormie et n'a pas bougé de la nuit.
23h30: Bon, petit moment de calme. On va souper tous ensemble. moment de détente.
01H: Une autre entrée, c'est un autre de mes collègues qui prend en charge un monsieur qui vient pour douleurs thoraciques. ECG, prise de sang 6h après l'examen fait aux Urgences. Surveillance avec le scope. Discussion avec ce monsieur et surtout le rassurer, lui dire qu'on fait tout pour lui, qu'il faut qu'il se repose.
3h30: je suis allongée dans un fauteuil, en train de lire. Tout à coup, j'entends un "BIP-BIP" dans ma poche, c'est le SMUR qui est appelé pour "inconscient" dans son appartement en ville. Je descends les escaliers, vais au vestiaire mettre mes habits de "SMURiste" , j'entends le médecin qui arrive. Pendant qu'il se change, je regarde sur la carte où aller et on sort, les feux bleus enclenchés, pour l'appartement où nous attendent nos collègues ambulanciers et la femme du Monsieur, toute émue. Son mari, atteint d'une maladie incurable, venait de rentrer d'un séjour à l'hôpital. Il est décédé dans son sommeil. Pendant que le médecin fait le constat de décès, je discute avec la femme. Elle me raconte la souffrance, la maladie, leurs 60 ans de mariage. Elle me dit qu'elle n'ose pas appeler leur fils, peur de déranger...
Finalement, elle l'appelle, tant mieux, je n'avais pas envie de la laisser seule dans cet appartement.
4h45: Je reviens dans le service. Tout est toujours calme.
6h: Tournée du matin, je prépare les papiers pour le monsieur qui partira tout à l'heure en coronarographie. il a passé une bonne nuit, pas de crainte exprimée pour l'examen. Mme M. dort toujours, je suis contente, elle n'a pas eu besoin de Midazolam, ni d'être attachée.
7H30: Après avoir fait les transmissions à mes collègues de jour, je pars. Fin d'une nuit ordinaire.