Période assez ardue en ce moment dans le service...
Plusieurs intubés, dont monsieur Louis qui va couci-couça... il a été intubé il y a quelques semaines, vit avec une trachéo et ne peut pas se passer longtemps du respirateur...
Mais c'est Monsieur Laurent qui me préoccupe.
Monsieur Laurent a une soixantaine d'années, mais un passé de BPCO lourd.
Il a fait déjà des séjours chez nous, de plus en plus importants, il va de moins en moins bien...
La première fois, il y a 2 ou 3 ans, il avait pu être sevré de la trachéo avant son départ de chez nous.
Il nous a promis de nous écrire une carte postale du lieu de convalescence dans les Alpes, promesse tenue.
On se souvient de lui, car il avait un moral d'acier, foi en la médecine et en ses représentants. Sa famille est venue souvent le voir et nous avons été émus par l'amour qu'ils se portent, sa femme et lui. Pas d'enfant, mais un neveu qui vient souvent le voir.
Ce neveu, on le connait aussi, car sa femme a été hospitalisée quelques temps chez nous. Et elle est actuellement dans notre service. Du reste, quand ce neveu est venu avant-hier, je l'ai expédié chez son oncle, je n'ai pas fait tout de suite le lien avec sa femme! Nous avons les deux éclaté de rire devant cette confusion! :-)
Revenons à Monsieur Laurent... donc, après son séjour dans les Alpes, il est retourné à domicile, requinquiqué et en assez bonne forme.
Jusqu'à l'automne dernier, où il a à nouveau dû être intubé, pour une décompensation BPCO sur pneumonie.
Un peu plus maigre, plus affaibli, il est resté des semaines chez nous, avec un pronostic sombre.
A nouveau son épouse est venue tous les jours, à nouveau elle l'a appelé de petits mots doux... Du reste, au bout d'une dizaine de jours , elle nous demandait au téléphone, tous les matins vers 6h45, des nouvelles de "Chouchou"...
Et nous devions lutter pour en pas lui dire "Chouchou a passé une bonne nuit" et rester assez professionnelles pour dire que "Votre mari a passé une bonne nuit".
Monsieur Laurent, porté par tant d'amour, sa rage de vivre, sa passion de la montagne (il m'a raconté, une fois que la trachéo a pu avoir un bouchon parlant, les virées à skis qu'il faisait il y a une trentaine d'années... les folies de descentes à travers forêts et rochers...), est sorti de notre service, trachéotomisé cette fois.
Les médecins avaient décidé de lui laisser la trachéo par mesure de prudence.
Il a donc pu passer quelques temps dans les Alpes, et ensuite est retourné à la maison.
tube de trachéotomie
Et voilà qu'il y a une dizaine de jours, il a eu de la peine à souffler. Il a passé des jours et des nuits assis au bord du lit, à essayer de retrouver ce souffle qui lui manquait tant.
Et il y a quelques nuits, trop, c'était trop...
Il n'a pas réussi à trouver son souffle, malgré les sprays de Ventolin, de Sérétide, malgré les antibiotiques prescrits par son médecin traitant pour soigner sa pneumonie.
Je ne sais pas pourquoi il a attendu si longtemps avant de faire appeler les secours... Peur de retourner dans notre service? crainte d'être à nouveau intubé? Angoisse d'être séparé de sa Chouchou?
Mais voilà que le SMUR a été appelé pour lui. Le médecin, en arrivant, l'a intubé avec un tube orotrachéal dans la trachéo... et il a été amené dans notre service dans un état physique bien délabré...
Les côtes sont creusées, le visage est marqué, la peau est sèche, si fragile... la cortisone à haute dose fait ressembler son corps à un parchemin ancien...
Difficile pour moi de le reconnaître.
A son arrivée, sa PCO2 était à 135! (la norme est entre 35 et 45) et sa PO2 était bien basse...
Depuis, la PCO2 a baissé, mais nous n'avons toujours aucun contact avec Monsieur Laurent, il ne réagit pas aux soins... il est loin, très loin...
Et Chouchou (pardon, sa femme) qui m'explique qu'il avait des problèmes urinaires et de transit depuis quelques jours. Comment lui dire avec gentillesse que l'état de son chéri est bien plus grave qu'elle ne l'imagine?
Je n'ai rien dit en fait. Je lui ai tenu la main, je l'ai laissé parler, parler à son Chouchou...
Je pense qu'elle a réalisé que c'était très grave, mais elle ne veut pas, ne peut pas laisser partir son amoureux...
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